Le quartier du Mirail à Toulouse subit depuis plus de 20 ans une “rénovation urbaine”. Sous diverses formes la vie de ce quartier est attaquée. Dans cet article, Lea Cauchois-Pettersson raconte l’expérience particulière des Colocations à Projet Solidaire (KAPS) et questionne l’habiter comme force de résistance.
Que signifie habiter un lieu, un quartier, une ville ? Le collectif du Conseil Nocturne écrit dans Habiter contre la Métropole que la notion d’habiter revêt un caractère sensible, en ce qu’il est question de “ne pas être indifférents aux choses qui nous entourent, [y] être attachés.” [1] Mais que devient cet attachement lorsque l’espace où l’on vit est sans cesse réorganisé par les logiques institutionnelles, économiques et politiques ?
Le Mirail est une parcelle de territoire qui regroupe plusieurs quartiers - Mirail, Reynerie, Bellefontaine. A l’extrémité Sud-Ouest de Toulouse, cet espace est celui d’un chantier datant des années soixante. Depuis lors, il a d’abord été question de la construction de grands ensembles de logements, jusqu’à aujourd’hui, où le quartier est reconfiguré à l’infini pour servir les besoins du capital. Dans l’ouvrage du collectif Asphalte Tenir la Ville, la métropole est décrite comme constituant la forme actuelle du capitalisme urbain [2] - soit le processus de production et de gouvernement de l’espace comme source de profit.
Depuis 25 ans, le projet de renouvellement du quartier du Grand Mirail est en cours. Il s’agit, selon les partenaires institutionnels, de réduire les écarts sociaux entre les quartiers de Toulouse. Cette ambition de renouvellement urbain se traduit matériellement par la démolition d’anciens bâtiments d’habitation afin de construire de nouveaux logements, plus coûteux, et de nouveaux espaces commerciaux. Depuis quelques années, au cœur de ce vaste chantier urbain, des Colocations à Projets Solidaires (KAPS) viennent enrôler les étudiant·es dans cet effort de rénovation. Je souhaite raconter ici les formes de contestation que j’ai pu observer et celles auxquelles j’ai pu participer au cours de l’année 2024-2025.
Le projet des KAPS, né en 2009, est un dispositif permettant à des jeunes de moins de trente ans de vivre dans un logement à loyer modéré - environ 270 euros par mois - avec en contrepartie un engagement bénévole dans diverses associations partenaires d’un quartier populaire. Les KAPS s’inscrivent dans la continuité du projet initial de l’association AFEV [3] qui les porte : lutter contre les inégalités éducatives et favoriser la rencontre entre étudiant·es et habitant·es dans les quartiers populaires. Afin de proposer des loyers à bas coût, l’AFEV est en partenariat avec deux autres institutions : le CROUS [4] et les bailleurs sociaux. Au Mirail, il s’agit notamment du bailleur social Toulouse Métropole Habitat (TMH), Office Public de l’Habitat au service de la Métropole. Comptabilisant un patrimoine de presque 20 000 logements, TMH est propriétaire de quasiment un tiers du parc locatif de l’agglomération toulousaine.
A la fin du mois de septembre 2024, un groupe d’étudiant·es s’organise autour d’une table dans le foyer de leur résidence. Depuis plusieurs semaines, à l’occasion de la rentrée, les plaintes sur le groupe Whatsapp de l’immeuble n’ont pas cessé ; les appartements que leur louent le CROUS et TMH sont insalubres, infestés de cafards, la plomberie ne fonctionne pas, les murs sont souillés de moisissures. Les gestionnaires de la résidence n’écoutent pas les demandes et les plaintes ; ça a été mon cas lors de ma première arrivée dans mon logement, quand la personne avec qui je faisais l’état des lieux m’a dit “et oui, c’est pas le luxe ici, c’est comme ça, c’est pas cher.”
Nous prenons alors une décision ; monter un collectif, contacter des soutiens, faire des banderoles, submerger les boîtes mail du CROUS pour faire valoir notre droit au logement décent. Le collectif prend le nom des Mal Logé·es. Derrière le slogan “à bas l’Etat, le CROUS et les cafards”, nous identifions et explicitons le lien ténu entre l’Etat, les institutions, et la situation de précarité dans laquelle nous nous trouvons. Le CROUS nous envoie des mails infantilisants, sans répondre à nos questions ; le bailleur social ne daigne même pas s’adresser directement à nous. Les interlocuteur·ices que nous réussissons à joindre se renvoient la balle et mobilisent l’argument de la gestion tripartite et de la complexité administrative de l’immeuble des KAPS pour justifier l’absence d’intervention de leur part.
Le collectif participe aux appels nationaux à manifester et organise également des mobilisations devant le siège du CROUS rue du Taur, appuyés notamment par le DAL [5] de Toulouse. Nous revendiquons l’exonération des loyers jusqu’à la réhabilitation de la résidence.
De cette mobilisation est ressortie une victoire partielle - qui ne remplacera jamais le temps, l’énergie et l’argent que nous avons perdu à nettoyer, peindre et réhabiliter nos appartements - celle d’avoir accéléré la rénovation des KAPS.
Cette expérience de mobilisation collective a marqué l’immeuble et constitue une forme de contestation à l’échelle locale des dynamiques à l’œuvre dans les quartiers populaires. Même si l’habiter des étudiant·es est temporaire et qu’il est en cela différent du vécu des autres habitant·es des quartiers populaires, il reste marqué par la précarité, le mépris et, comme nous le verrons plus tard, la mise au travail. En organisant des actions collectives - manifestations, envoi de mails, banderoles, mobilisation médiatique - le collectif des Mal-Logé·es rejoint les stratégies déjà existantes des habitant·es pour se faire entendre. Ces actions produisent un effet de convergence entre mobilisations étudiantes et habitantes. Ayant reconnu que le bénévolat réalisé pour l’AFEV est une forme de travail gratuit, nous reconnaissons que nous sommes nous aussi des travailleur·euses, et nous pouvons nous organiser collectivement.
Dans la suite de cet article, il sera question d’observer la manière dont les habitant·es peuvent s’inscrire dans la production de leur territoire et de transformer l’habiter en champ d’action politique. Ainsi, les résistances collectives peuvent constituer une réponse nécessaire à la dépossession organisée par le capitalisme urbain et ouvrent des perspectives vers des formes d’émancipation fondées sur la solidarité, l’autonomie et la démocratie directe.
J’ai emménagé au KAPS en 2024, pour y réaliser ma dernière année d’études. De l’expérience de lutte que nous y avons vécu a émergé l’envie de me pencher sur la question plus large des dynamiques de renouvellement urbain sur le quartier du Mirail, mais également de penser des formes de luttes et d’habiter sur ce territoire en pleine reconfiguration.
Au Mirail, les KAPS occupent l’aile Nord de l’immeuble du Petit Varèse. Dans les années 2010, plusieurs immeubles du quartier sont menacés de démolition. Le Petit Varèse est l’un des rares bâtiments à y avoir échappé, épargné par la première convention de l’ANRU en 2007 ; en 2014, il est réhabilité en grande partie en colocations étudiantes. Aujourd’hui, les appartements KAPS occupent 24 logements, ce qui représente 20 pourcent de l’espace de l’immeuble. Des logements initialement conçus pour donner accès à un toit aux populations les plus précaires sont ainsi mis à la disposition d’étudiant·es sans conditions de critères sociaux. En effet, contrairement aux autres logements proposés par le CROUS sur l’ensemble du territoire, les logements du dispositif KAPS ne requièrent pas d’être boursier pour y avoir accès. La capacité à s’engager dans la vie associative du quartier prime donc sur la précarité matérielle.
Ce système s’appuie alors sur la logique néolibérale du mérite : accepter de travailler gratuitement au service de la ville donne accès à un logement à loyer modéré. La question de la répartition des ressources foncières se pose alors ; ce n’est plus le besoin qui légitime l’accès, mais la capacité supposée à se rendre utile pour les pouvoirs publics. Les bénéficiaires de logements sociaux sont matériellement exclus de l’immeuble.
De plus, la menace pour les étudiant·es de devoir quitter l’immeuble s’iels ne participent pas aux activités proposées fait reposer le logement sur la condition de s’investir. Cette contractualisation transforme le droit au logement en devoir de participation. Le logement n’est alors plus un droit inconditionnel, mais un outil de gouvernance qui repose sur une logique d’échange implicite : l’occupation d’un espace contre un travail non rémunéré. Les étudiant·es précaires, contraint·es par la rareté des logements, deviennent une main-d’œuvre flexible et malléable, mobilisée pour pallier les carences de l’action publique.
Ainsi, l’objectif des KAPS est de fournir des bénévoles aux associations du quartier. Les étudiant·es, en contrepartie de leur logement à bas coût, doivent participer, à raison de quatre heures par semaine, aux activités d’une ou plusieurs associations partenaires de l’AFEV, comme preuve de leur engagement.
Lors d’un entretien avec l’un·e des coordinateur·ices du projet, iel présente le rôle de l’AFEV de la manière suivante : “On est en charge de la partie commerciale. Alors qu’est-ce qu’on commercialise ? Et bah, les étudiants, du coup, parce que c’est eux qui donnent la valeur au projet.”
Un·e autre enquêté·e parle, en expliquant le projet de l’AFEV et de son rôle de coordinateur·ice, du “vrai travail d’évaluation et d’offre” qu’iel doit produire, afin de redistribuer la main-d’œuvre étudiante dans les différentes associations. Cette formulation témoigne d’une vision de son propre travail qui relève du management des ressources humaines plus que de l’engagement dans un projet associatif.
Le bénévolat réalisé par les étudiant·es dans le cadre du dispositif des KAPS est donc en réalité une forme de travail déguisée : iels produisent une valeur d’usage pour les institutions qui justifie leur place dans le logement. Les pouvoirs publics prennent appui sur les acteur·ices de l’Économie Sociale et Solidaire et leur délèguent la responsabilité de trouver de la main d’œuvre gratuite pour favoriser les projets portés par la Métropole ; l’AFEV, dans ce cadre, se fait alors le relais de l’action publique sur le quartier.
L’intérêt du quartier du Mirail, pour les pouvoirs publics, réside dans sa spatialité. En effet, dans sa préface à La géographie de la domination, Cécile Gintrac souligne que “le capitalisme est accro à l’expansion géographique” [6] : il a besoin de nouveaux territoires à intégrer, transformer, rentabiliser. Le Mirail, longtemps dévolu au logement social, devient dès lors un nouvel espace pour les institutions à valoriser pour répondre à cette logique. Ainsi, l’organisation de l’espace de la ville est pensée de telle sorte à ce qu’elle soit un lieu d’accumulation, un support matériel du capital. Le propre du capitalisme urbain est de concentrer le capital fixe, “nécessaire aux détenteurs de capitaux pour accumuler et absorber le surplus de production.” [7] Les pouvoirs publics comptent sur les associations telles que l’AFEV ainsi que les autres structures de l’ESS pour participer à articuler cette dynamique. De cette façon, la Métropole de Toulouse aide à organiser les flux, à cibler les investissements et à restructurer les territoires en s’appuyant sur des acteurs intermédiaires. Ces ambitions économiques sont doublées d’une ambition politique plus large de transformation du quartier dans laquelle s’inscrit la mise au travail des étudiant·es que nous avons identifié précédemment. Ainsi, il est question de déposséder les classes populaires de leur quartier afin de le disperser socialement et politiquement.
Lors d’un entretien avec la cheffe du renouvellement urbain du quartier de Bellefontaine en juillet 2025, la prise à parti des associations dans la recomposition du quartier est explicitée ainsi : “Les relations entre [les associations] et le projet urbain, y en a. [Les partenaires du quartier de Bellefontaine sont] des partenaires hyper importants, parce qu’ils connaissent très bien le territoire. Ils connaissent très bien les habitants. Et c’est des canaux en fait. Ils nous permettent de mobiliser les habitants. [...] Cela peut permettre aussi d’expliquer des choses, typiquement nous, la Métropole, on communique beaucoup aux assos pour qu’elles fassent le lien avec les habitants. Donc c’est une ressource très importante, et on l’utilise. En fait, c’est des partenaires qu’on consulte parce qu’on veut faire un projet qui va fonctionner. Et pour le projet urbain, les assos, elles jouent un rôle.” Ainsi, les pouvoirs publics - ici la Métropole - se servent du tissu associatif afin de gagner la confiance des habitant·es. Les associations comme l’AFEV sont utilisées comme canaux de transmission sur le territoire.
En se soumettant aux lois du marché, l’AFEV entre dans le système du capitalisme urbain et contribue à la fabrication de l’espace du quartier comme support d’expérimentation des politiques d’innovation sociale.
En ce qui concerne les phénomènes d’exclusion, le dispositif des KAPS et la présence des étudiant·es dans l’immeuble entraînent des modifications visibles dans le quartier. En effet, la gentrification, en tant que “processus [...] lié à l’arrivée sur un territoire de populations mieux dotées en capital (économique, culturel, social) que les populations précédemment installées” conduit à “des recompositions socio-spatiales des espaces concernés, en faveur des groupes sociaux les plus aisés” [8] ; ainsi, ce phénomène entraîne des formes de domination et d’exclusion, qu’elles soient symboliques ou matérielles.
L’engagement associatif des étudiant·es dans le quartier rend visible des formes d’exclusion. La plupart des projets portés par le dispositif des KAPS sont des projets d’ordre écologique ou d’agriculture urbaine, en partenariat avec d’autres associations œuvrant sur la ville de Toulouse. Dans son essai “Pour une écologie pirate et nous serons libres”, Fatima Ouassak explique que l’écologie promue par les pouvoirs publics à la destination des habitant·es des quartiers populaires est toujours très surplombante ; en effet, “dans ce projet écologique” n’est pris en compte “que le point de vue des classes moyennes supérieures blanches.” Elle dénonce le fait que ces mêmes classes se “payent [...] le luxe de venir exposer leurs projets écologiques - qui ne sont rien d’autre que des projets de gentrification [...] - aux habitants des quartiers populaires afin de les sensibiliser à l’environnement et de les inclure dans ce dispositif.” [9] Cette logique verticale renforce les rapports de domination, en partant du postulat que les habitant·es des quartiers doivent être “sensibilisé·es”, au lieu d’être reconnu·es comme porteur·euses de savoirs et d’expériences environnementales propres. Cette forme d’écologie agit alors comme une injonction, qui occulte les enjeux sociaux profonds et exclut symboliquement les habitant·es de la co-construction des projets urbains.
C’est ce que l’on constate à travers l’exemple de la friche du collège de Bellefontaine, transformée en espace d’urbanisme transitoire pour une durée de deux ans, et dans lequel les bénévoles des KAPS sont incité·es à participer. Le projet de fermeture des deux collèges du Mirail (Badiou et Bellefontaine) émerge en 2016, dans le cadre d’une “stratégie d’amélioration de la mixité sociale” par le ministère de l’Education Nationale, le Conseil Départemental et le rectorat. Ainsi, les enfants sont répartis dans d’autres collèges très éloignés de chez eux, pour éviter la “ségrégation sociale” et le “repli communautaire.” Le journal l’Empaillé dénonce cette aberration sociale dans un article paru le 5 mai 2022, titré “Fermeture de deux collèges à Toulouse : Vous avez dit mixité sociale ?” Des prises de parole lors de réunions publiques et de manifestations sont à retrouver sur le site de Toulouse Espace Sensible [10]
Lors de son inauguration, le projet d’urbanisme transitoire est présenté par les représentant·es associatif·ves et les élu·es de la mairie comme une opportunité pour les habitant·es de participer à un jardin partagé et de se réapproprier leur quartier. En réalité, cette intervention vise avant tout à régénérer un sol abîmé par des années de bétonisation, en préparation des projets de l’ANRU, qui prévoit la construction de pavillons sur les ruines de l’ancien collège. Lou Casals, dans son article “L’urbanisme transitoire : occuper pour mieux régner”, écrit que “cette forme de gestion de la vacance constitue avant tout une sécurisation du mode de production capitaliste de l’urbain.” [11] Ainsi, les associations d’agriculture urbaine se retrouvent prises dans le jeu de la Métropole en lui permettant de mettre en œuvre son plan de démolition et de construction ; en d’autres termes, son plan de gentrification.
Les missions du programme des KAPS, celles d’animer et de pacifier le quartier, sont prises dans le jeu de la Métropole en participant à une forme de contrôle social. Les KAPS incarnent, à l’échelle du quartier, la logique de la Métropole : la mise en valeur d’un territoire et son intégration dans le marché. Les formes d’exclusions précédemment citées participent à produire l’espace du Mirail, dans un jeu de stratégies menées par les institutions en faveur du capitalisme et des classes dominantes. Devant ces violences symboliques et matérielles, il paraît nécessaire de s’organiser collectivement afin de se réapproprier l’espace autrement.
“En fait, les gens ne se rendent pas compte qu’il y a une solidarité énorme ici. Par exemple, ma mère, je sors avec elle dix minutes : elle a salué neuf personnes. Elle connaît toute leur famille, elle a demandé des nouvelles de tout le monde, et pareil pour moi. Je sors, je vois ma copine du collège, ma copine du lycée, celle avec qui j’ai travaillé à Alban Minville. Je vois tout le monde. C’est intégré dans mon quotidien.”
C’est ainsi que R., habitante du quartier, évoque les formes d’affect et de convivialité au Mirail. La pratique de la ville dans la vie quotidienne crée ainsi un sentiment d’appartenance aux lieux. Dans ce rapport sensible au territoire, la question de la mémoire est importante. R. l’exprime ainsi :
“Le fait qu’ils détruisent les bâtiments, ça les efface de la carte. Ça fait disparaître le quartier petit à petit. Y a même des bâtiments qui ont été détruits dont je me rappelle même plus des noms, tellement toute trace a été effacée.”
Ainsi, l’expérience d’habiter implique de ne pas être indifférent·es aux modifications morphologiques imposées dans nos espaces de vie. La dynamique du capitalisme urbain raye des lieux de la carte et fait fi des expériences et avis des personnes qui pratiquent et vivent le quartier au quotidien. Cette colonisation des espaces s’opère jusque dans la mémoire des habitant·es, qui oublient les noms de bâtiments qu’ils côtoient pourtant depuis des années.
Habiter ne se limite donc pas à occuper un lieu physique ; c’est aussi investir un espace de manière symbolique et sociale. Les pratiques quotidiennes - être en lien avec ses voisin·es, participer à des fêtes de quartier, organiser des rencontres informelles - deviennent des formes de réappropriation de l’espace. L’habiter prend alors une dimension politique, car il consiste à inscrire nos vies et nos pratiques dans un lieu, en créant des réseaux d’entraide et des formes d’existence qui échappent au contrôle des institutions.
R. m’explique que certain·es de ses proches ont été très profondément affecté·es par leur déménagement forcé lors des démolitions d’immeubles.
“Je connais des gens qui ont quitté le quartier et qui ont fait une dépression [...] Par exemple, ma tante, elle était à Erik Satie et elle a été forcée de partir, elle a fait une dépression, puis elle a eu de graves problèmes de santé. [...] Parce que par exemple on peut être relogé à Labège, et on fait quoi à Labège ? Y a personne, on connaît personne, y a pas le métro, tout le monde est réticent envers toi si tu portes un voile, que t’es musulmane, que t’es arabe.”
Les mots de R. témoignent d’un rapport sensible d’appartenance au territoire, construit au cours de nombreuses années de vie dans le quartier. L’ancrage matériel partagé dans un quartier permet une unité et une prise de conscience collective, d’où peuvent émerger des formes de contestation. R. dit que les solidarités de voisinage se sont fait ressentir notamment au moment de la réception des courriers d’expulsion. Elle explique que “cette solidarité, elle s’est sentie quand y a eu l’annonce des démolitions aussi par exemple.”
La dimension sensible de la notion d’habiter peut en faire un champ d’action politique. C’est le caractère sensible de la notion de l’habiter qui donne naissance au besoin de lutter, de matérialiser la sensibilité à l’espace. Ainsi, il est nécessaire de récupérer le “lien fondamental entre habitants et territoire” [12] et d’affirmer qu’habiter, “c’est devenir ingouvernable, c’est une force pour lier et tisser des relations autonomes.” [13] Il s’agit, contre le discours dominant de l’urbanisme fonctionnaliste, d’envisager “l’ici et maintenant comme l’espace-temps où nos vies sont vécues concrètement.” [14]
La réappropriation collective du territoire passe notamment par l’organisation à l’échelle locale. En effet, les transformations récentes du capitalisme ont fragilisé l’un des foyers d’émergence historique de contestation, soit l’usine. Dans ce cadre, l’unité de lieu du quartier, construit dans le rapport quotidien et sensible à l’espace, permet, à l’instar de l’usine, de structurer une conscience collective et de s’organiser.
Dans La forme-Commune, Kristin Ross écrit : “en tant que terrain d’aliénations qui ne cessent de prendre de nouvelles formes, la vie quotidienne est aussi la clé de leur démantèlement collectif. Une vie quotidienne colonisée pourrait être décolonisée - peut-être pas d’un coup, mais par un effort concerté de réappropriation du temps et de l’espace vécus.” [15] C’est cette réappropriation du quotidien qui se joue dans les mobilisations ayant lieu dans les quartiers populaires.
Lea Cauchois-Pettersson
[1] Conseil Nocturne. 2019. Habiter contre la métropole. Editions Divergences, p.69.
[2] Collectif Asphalte. 2023. Tenir la ville. Luttes et résistances contre le capitalisme urbain. Editions les Etaques, p.353
[3] Association de la Fondation Etudiante pour la Ville
[4] Centre régional des Oeuvres Universitaires et Scolaires
[5] Droit au Logement
[6] Harvey David. 2018. Géographie de la domination. Capitalisme et production de l’espace. Éditions Amsterdam, p.12
[7] Collectif Asphalte. 2023. Tenir la ville. Luttes et résistances contre le capitalisme urbain.Editions les Etaques, p.353
[8] Tommasi Greta. 2018. “La gentrification rurale, un regard critique sur les évolutions des campagnes françaises.” In Géoconfluences, avril 2018, p.11
[9] Ouassak Fatima. 2024. Pour une écologie pirate et nous serons libres. Editions Points, p.87
[10] Sur la carte générale à l’emplacement du collège de la Reynerie. Cette épisode est insuffisamment documenté sur le site au regard de l’importance de l’événement. Tout apport en ce sens sera bienvenue. (ndle)
[11] Collectif Asphalte. 2023. Tenir la ville. Luttes et résistances contre le capitalisme urbain. Editions les Etaques, p.162
[12] Conseil Nocturne. 2019. Habiter contre la métropole. Editions Divergences, p.67
[13] Ibid, p.68
[14] Springer Simon. 2017. Pour une géographie anarchiste. Lux éditions, p.91
[15] Ross Kristin. 2023. La forme-Commune. La lutte comme manière d’habiter. Editions La fabrique, p.97